Une histoire de canots

Le canot à misaine fait son apparition dans les eaux chausiaises dans la seconde moitié du XIXème siècle. Proche de son cousin breton, il est néanmoins plus fin. Sa longueur varie de 11 à 13 pieds, soit de 3,57 mètres à 4,22 mètres. Avec un tirant d’eau de 60 centimètres, le canot chausiais est parfaitement adapté pour louvoyer dans l’archipel de Chausey, bien connu pour ses marées, ses courants et bien sûr ses nombreux cailloux…! C’est surtout de cette monotypie exceptionnelle que le canot chausiais tient sa singularité. Cependant, il ne faut pas s’y tromper, chaque canot est unique par son histoire ou les aménagements réalisés par son propriétaire. Les canots chausiais étaient autrefois les bateaux de travail des pêcheurs de l’île. Ces petits bateaux, très bons marcheurs à la voile, étaient particulièrement bien adaptés au métier qu’ils pratiquaient dans l’archipel : faible tirant d’eau, gréement au tiers simple et rustique, grande facilité de manœuvre, toutes conditions indispensables pour s’approcher au plus près des cailloux afin de mouiller les casiers à homards juste devant les trous. Ce métier exigeait bien sûr une très grande connaissance des fonds et un sens aigu de la manœuvre à la voile et à la godille, qualités dont nos anciens étaient abondamment pourvus. Les canots ont connu leur apogée au début du XXème siècle. La flottille locale se composait alors de plusieurs dizaines d’unités. Puis, au fil des années, à mesure que progressait la motorisation, ils ont été peu à peu remplacés par des bateaux aux ventres remplis de mécanique, moins poétiques mais plus efficaces…

Sa+»da

Saïda : canot chausiais d’avant-guerre, gréé sans foc, comme ils l’étaient tous à l’époque.

 

Joseph Guillot

Joseph Guillot, patron du canot Saint-Joseph, fut le dernier pêcheur à la voile de l’archipel. Dernier acteur d’une activité presque partout ailleurs révolue, il ne se séparera de son vieux Saint-Joseph que dans le début des années 1950.

 

plan des couples Plan des couples d’un canot chausiais de 3,80 mètres (dessin de Roger Servain, constructeur naval à Granville).

 

C’est sur ce plan, particulièrement réussi, que furent construits une bonne partie des canots qui naviguaient avant la guerre. Les canots reconstruits à partir des années 1950 ont été faits à partir de ce même plan, augmenté de 10% pour leur permettre d’atteindre la taille de 4,20 mètres.

 

Plan de formes et de voilure copie Plan des formes et de voilure du canot chausiais de 4,20 mètres, le plus répandu à l’heure actuelle.

 

Pour notre plus grand bonheur, les canots chausiais s’obstinent à ne pas disparaître. Ils connaissent même, depuis quelques années, un fort regain d’intérêt. L’aventure des petits canots de l’archipel aurait sans doute pris fin si quelques familles de Chausey n’avaient eu la bonne idée de les conserver soigneusement, et même d’en faire reconstruire sur les plans d’origine, si bien que la flottille compte maintenant une quinzaine de bateaux. Bien sûr, ils ne sont plus utilisés pour travailler et sont tous reconvertis à la plaisance, mais on peut toujours les voir naviguer dans Chausey. Pour les besoins de la régate, les surfaces des grand-voiles ont été augmentées et tous les canots sont maintenant munis d’un foc, mais comme dans l’ancien temps, aucun d’entre eux n’est motorisé : en cas de panne de vent, c’est godille et huile de coude !

 

godille En 2004, trois canots à la godille par pétole

 

A l’occasion des régates officielles de Chausey et, plus récemment, de la Coupe des îles, organisées chaque été en août, les canots chausiais se retrouvent sur l’eau pour une compétition amicale et un spectacle haut en couleurs !

 

régates 60 2 Les régates de canots chausiais en 1960

 

régates ajd

Les régates de canots chausiais aujourd’hui

 

Dernière nouveauté dans le monde des canots chausiais : Antoine Hurel, chantier naval à Granville, vient d’en réaliser un moule pour produire des coques en polyester. Cette réplique parfaite des canots en bois, aux finitions impeccables, navigue aussi bien que l’original : la garantie que les petits canots de l’archipel, capables de s’adapter au modernisme, ne sont pas près de disparaître…


Les canots chausiais en images

Merci à Julien Pichard et à toute l’équipe de Transkom pour cette superbe vidéo !


Les constructeurs de canots chausiais

Les premiers canots

On sait relativement peu de chose sur les premiers constructeurs de canots chausiais. La production des canots n’obéissait initialement à aucune règle. Il est probable que les tous premiers canots arrivés aux îles Chausey soient venus de Saint-Malo, Granville, ou du chantier Guerlava sur la Rance. A partir des années 1930, le chantier Servain, à Granville, devient le principal constructeur des canots chausiais

Le chantier Servain

C’est avec le chantier de Roger Servain que l’histoire des canots chausiais tels que nous les connaissons commence à s’écrire. En 1946, à la demande d’Edme Crosnier, Roger Servain construit le Verdun II, sur le modèle du Saint-Joseph. Mesurant 11 pieds, ce canot reste très proche du premier modèle destiné à la pêche, avec des aménagements rudimentaires. Une évolution considérable se fait toutefois sentir en 1952, quand Roger Servain dessine L’Anémone pour la famille Jardin. Ce canot, conçu pour la plaisance, est doté de passavants et d’une hiloire limitant les entrées d’eau, afin d’améliorer le confort de l’équipage. Mesurant 13 pieds, L’Anémone reçoit également un bout dehors permettant de gréer un foc d’environ 2 mètres. L’Anémone sert alors de modèle pour la série de canots issue du chantier Servain : le Zig-Zag et le Fortune en 1957, le Triple Sec en 1964, le Filo (actuel Sud) en 1968 et le Sipierre (actuel Saphir des Iles) en 1977.

Le chantier Anfray

Claude Anfray, aujourd’hui retraité, était l’un des compagnons du chantier Servain, entre 1944 et 1955. Grand connaisseur du canot chausiais – il a contribué à en construire plusieurs – son chantier granvillais joua un rôle majeur dans l’entretien, la rénovation ou les aménagements mis en oeuvre sur la plupart des canots Servain. Au début des années 90, Claude Anfray construit un canot pour son usage personnel. Ce canot à coque vernie, conçu sur un plan légèrement différent et aux dimensions plus larges, reste néanmoins très proche de son cousin chausiais. Fin prêt en 1992, le canot devra cependant attendre une dizaine d’années avant de tremper sa coque dans les eaux chausiaises. Il est vendu en 2007 à de jeunes chausiais, qui le baptisent Petit Bonhomme, reprenant en hommage le surnom de son concepteur.

Le chantier Legueltel

C’est avec la construction d’un canot sur le modèle du Zig-Zag en 1989 que la production de canots chausiais reprend, sous l’égide de Pierrot Legueltel à Blainville-sur-Mer. Ce canot, baptisé le Sound et doté d’un moteur, ne navigue cependant dans les eaux chausiaises qu’en 1997. Racheté par Hervé Hillard, il est délesté de sa mécanique et rebaptisé La Petite Mauvaise. L’aventure ne s’arrête pas là: en 2001, le chantier Legueltel met à l’eau deux nouveaux canots, Fanfaron et Jolie Brise. Pierrot Legueltel, s’il s’inspire du plan Servain, ne manque pas d’ajouter sa touche personnelle : la structure est renforcée, un contre-étambot est ajouté, et les finitions particulièrement soignées.

Le chantier Camille Gaboriau

Situé sur la Rance, le chantier naval de Camille Gaboriau a repris le flambeau de la construction des canots chausiais traditionnels. On lui doit L’Almaca et Barr-Avel. (Plus de précisions à venir)

Le chantier Antoine Hurel

Le chantier Antoine Hurel à Granville est l’auteur de la dernière innovation en matière de canots chausiais. La réalisation d’un moule sur le modèle du canot chausiais traditionnel permet désormais la construction de canots en polyesters. Cette nouvelle génération de canots, plus faciles d’entretien, compte déjà deux membres : le Dream et, mis à l’eau cette année, le Loup. (Plus de précisions à venir)

La mise au point du moule


Sources

Dossier « Les canots chausiais » in Chasse-Marée n°151, pp. 30-39 ; Ile…était une fois Chausey, Jean-Michel Thévenin ; « Canots chausiais » in L’abcdaire des Iles Chausey, G. Hurel, JL Eve et JC Torday, Editions Aquarelles

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